Vitalic - Poney' Part 1
__ 20h42. J'appréhende. Que va-t-il encore se passer ? Sera-ce encore de ma faute, son éternelle excuse? Des bruits de pas, soudain, qui me tirent de la torpeur dans laquelle j'étais plongée. "Viens manger". Sec. Lancé comme à un chien désobéissant. Vilain pas beau, c'estpasbiendemangerleschaussonsdemaîtresse. Seulement moi, je ne les ai pas mangés. Mais qu'ai-je donc fait ? J'essaie de me remémorer mes dernières paroles. Rien. Mes notes. Non plus. Mon comportement. Idem. Alors quoi ?
Je descends dans la salle, une boule étrange me torturant la gorge. Ils sont là, autour de la table. Deux. mais tellement seuls. "Assieds-toi". De toute façon, mes jambes n'auraient pu me porter plus longtemps. L'ambiance est tendue, très tendue. On se croirait dans un polar, au moment crucial où le meurtrier sent qu'il va être reconnu. "Mange". Toujours sec. Toujours canin. A contrec½ur je m'attèle donc à cette tache.
L'horloge continue sa route, à une lenteur désespérante. Tic, tac. Tic, tac. Les secondes s'égrènent à vitesse réduite. Les minutes, ensuite. Petite horloge, peux tu seulement accélérer ta course ? Oh, je ne te demande pas grand chose. Juste une heure ou deux en plus. Ça peut se négocier non ? Contre un nettoyage de printemps ? Tu es tellement lente. Allez.
Promis, je ne craquerai pas. Pas ce soir, je me l'étais juré. Comme tous les autres soirs. Comme à chaque fois. Pas ce soir. Non.
Bruit de verres. Un silence. Des regards. Glacés. Assassins. Le son des couverts contre les assiettes vient accompagner le faible tic-tac de l'horloge, perçant ce silence intenable. J'expérimente l'art de plonger son regard dans son verre, et torture une malheureuse miette de pain qui n'en demandait pas tant. Tout paraît mort. La seule et unique trace de vie provient de mon assiette. Un duel sanglant s'y déroule. Je m'y intéresse, sans hésiter une seconde. Les carottes se battent contre les tomates, qui s'étalent au milieu. Un vrai combat de gladiateurs. Pleine de sang, l'équipe orange sort finalement victorieuse de la bataille.
Bruit de chaise, qui racle contre ce carrelage mille fois nettoyé. Tellement propre. Trop, peut être. Dur retour à la réalité. Les carottes partent à la poubelle, y trouvant un nouvel ennemi : une feuille d'arbuste qui a la mauvaise idée de prendre beaucoup de place dans le sac. 2 contre 1 sur les carottes. Sourire fugace qui éclaire mon visage. Sitôt repoussé par leur regard. J'ai compris, c'est pas le moment.
"Sale petite conne". Ebahie, je les regarde, sans vouloir comprendre. Les insultes pleuvent d'un coup. Tsunami de reproches. J'essaie de sauver ce qu'il me reste de censé. Tous sur l'arche, luttons contre ces putains de larmes qui déferlent. Joyeuse pagaille là-haut. Le bateau se fissure, tandis que je cherche en vain la réponse : Qu'ai-je fait ? Vite, trouver quelque chose. S'enfermer ailleurs, où ils ne pourront plus m'atteindre. Un bon concert, y repenser? Raté. Les oiseaux qui gazouillent ? Raté.
Le moyen -pourtant évident- m'apparaît à l'esprit comme un choc. S'enfermer, oui. Mais pourquoi pas ici? J'intercèpte un fruit et me dirige vers mon antre, chancelante. Ses dernières paroles résonnent en moi.
" TU FOUS RIEN, TU SERS A RIEN, T'ES QU'UNE CONNE, J'SUIS SURE QUE TU FAIS TOUT POUR TOUT GACHER". Paf dans ma gueule. Bordel. Je ne comprends plus, cette mascarade n'a aucun sens. Atteindre ma chambre me paraît impossible. J'y arrive pourtant, d'une manière ou d'une autre, et ferme la porte sur eux.
21h53. Retour au point de départ, un poids en moins dans le c½ur. L'angoisse a bel et bien disparu, laissant place à je ne sais quel autre sentiment. Je ne cherche plus. C'est fini. Pour ce soir _